UN FILM DRÔLE ET MÉLANCOLIQUE SUR LA QUÊTE DE SOI

« L’angoisse, c’est le vertige de la liberté », expliquait Sorën Kierkegaard. Cette angoisse, Morgan ne l’avait jamais aussi vigoureusement ressenti. Car il doit aujourd’hui faire un Choix. Fraîchement émoulu d’une prestigieuse école de commerce, il peut faire fi de son idéal et rejoindre le rang des cols blancs au profit d’une confortable carrière en entreprise... ou devenir acteur, son rêve de toujours, sans garantie de succès. D’un côté, la sécurité au prix de la compromission, de l’autre, l’exaltation à la solde de la précarité. La question n’est pas uniquement professionnelle, elle est identitaire et existentielle.

Le dilemme de Morgan fait écho aux tiraillements d’une large frange de la jeunesse. Ces jeunes, j’en fais partie. La maturité a emporté notre idéalisme mais subsistent quelques traces de nos rêveries d'enfance. Notre préavis a pourtant expiré. Les études, cette période bénie où l’on peut se complaire dans nos velléités et notre pusillanimité est révolue. On est arrivé à l’âge du choix. Et les temps sont durs. Le marché du travail est vérolé. Ce jeu des chaises musicales accueille de plus en plus de candidats et compte de moins en moins de places. La misère est à un accoudoir du succès.

Face à cette réalité socio-économique décolorée, il y a la passion qui, d’une certaine manière, peut paraître un fardeau, une sorte de condamnation avec laquelle il faut vivre. Nos rêves d’enfants sont devenus des injonctions et l’on ne veut les renier pour rien au monde. « Lorsqu’on veut on peut », et autres adages encourageants, ont instillé en nous la conviction que le futur pouvait être subordonné à nos désirs pendant que les slogans publicitaires ajoutaient à cette impression de toute puissance de la volonté, l’idée que cela pourrait être facile. Sans préciser, cependant, qu’il faut avoir le courage de professionnaliser ses rêves pour les rendre viables. Et les professionnaliser, n’est-­ce pas risquer de les perdre ?

Au slogan de Nike, "Just do it", Morgan, empêtré dans cette irréductible paradoxe, ajouterait "tomorrow"...

Au Souvenir d’une lune, c’est l’extrait biographique de tous ceux qui nourrissent des envies qui dépassent leur condition. C’est la représentation fragmentaire de tous ceux qui ne veulent pas renoncer mais ont peur de choisir. Morgan est leur avatar, le miroir d’une génération à qui la crise a ôté le luxe de rêver.

Au Souvenir d’une lune est un film qui parle de la nécessité de choisir quand s’achève inexorablement le préavis de la jeunesse. Ainsi Morgan, noctambule errant dans un Paris enfiévré, fantasme d’une ville transformé par la lune en une spirale qui n’a comme terme que l’éblouissement du soleil, mais aucune réponse providentielle.

Ainsi Au Souvenir d’une lune, un film drôle et mélancolique où l’ironie du sort transforme une succession d'anecdote en destin...



Guillaume Caramelle